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Le désir d’art des habitants

Christian Ruby

Un comité de quartier désire commander une œuvre d’art, ainsi que cela peut se pratiquer désormais. La commande est spécifiée : une artiste. Suite à un concours et à l’aval donné par la mairie de Paris sous couvert de l’art dans la ville, l’artiste Claire Maugeais gagne donc le droit de concevoir et d’exposer une œuvre en public dans le quartier du Sentier (Paris). Elle choisit un immeuble sur lequel elle applique ses partis pris. Par Christian Ruby, philosophe.
De l’œuvre de Claire Maugeais, dans son ensemble, disons qu’elle contribue à dégager la trame des choses et à dénouer les fils de notre regard afin de révéler ce qui est oublié par nos habitudes et nos yeux trop souvent fatigués, ainsi que le souligne le critique Paul Ardenne. Elle nous interroge sur le statut que nous conférons au visible – ne voir que ce que nous voulons voir -, et à notre manière de croire que tout doit être lisible d’emblée. Elle sèvre justement notre regard de sa croyance en une netteté et immédiateté de toutes choses, comme elle lui refuse tout objet artistique trop spectaculaire.
De surcroît, son œuvre propose au regard des spectateurs des élaborations subtiles qui ne cessent de répertorier les composantes clefs de l’architecture et de la ville. C’est ainsi qu’elle a réalisé des installations éphémères (Frac Alsace, Credac, Centre d’art de Pougues les Eaux) qui travaillent les rapports intérieur/extérieur des bâtiments et un « Mouchoir » (Lycée de Saint-Vallier, Drôme) qui souligne combien, usure aidant, les oeuvres qui nous deviennent trop familières finissent par disparaître tant à nos yeux qu’à nos pas lorsqu’elles sont agencées sur le sol.
Dans le quartier du Sentier (Paris 2°, rue des Jeûneurs/rue Saint-Fiacre), Claire Maugeais a choisi de s’installer sur un immeuble des années 1950, « moderne » si l’on peut dire. Une fois choisie parmi plusieurs candidates, elle a entrepris les démarches permettant d’obtenir l’accord d’un propriétaire d’immeuble pour le travail envisagé. Après concorde, elle a repris et amplifié son premier projet. Au lieu de chercher à produire des éléments décoratifs en quelque manière rajoutés à l’immeuble choisi, elle a préféré travailler l’immeuble même, en en ponctuant le processus d’élaboration et la structure. Là où beaucoup auraient ajouté du décor, elle a produit plusieurs effets qui s’insèrent dans la configuration du bâti sans surcharge.
Dans le liséré visible de la construction architecturale que nous regardons habituellement peu, elle inscrit ses trames picturales, comme s’il s’agissait de manifester une stratégie de connivence entre l’art et l’architecture, puis entre l’art-architecture et l’urbain. Mais pourquoi donc nul n’y a-t-il pensé avant elle ? Pourquoi, sur les façades, la peinture, puisqu’il s’agit d’elle, ne produirait-elle pas plus et mieux que ce qu’on en attend habituellement ? Non pas du spectacle ou du spectaculaire monté ou plaqué sur une façade, mais un mode d’approche de l’interface entre les immeubles et la rue.
Dans ce travail, les arts plastiques se mettent en action, et au lieu de nous pousser à regarder dehors, ils nous instruisent sur la possibilité de regarder dedans, ou plutôt, ici, sur... Le côté public de l’œuvre vient donner du sens à l’art mis en public, invitant le passant à se faire public devant un immeuble dont il a depuis longtemps oublié de regarder les traits.
La proposition publique de l’artiste a pour corollaire une interrogation non moins précise concernant l’immeuble : hommage ou critique de l’architecture des années 1950 ? Là où son regard se porte, ce sont finalement des questions qui se posent à chacun d’entre nous tout autant qu’aux habitants du quartier : qu’est-ce que l’artiste peut bien faire s’il veut intervenir sur un immeuble : l’exalter, le détourner, le décorer, le miner, ... ? Que peut-il bien produire pour un quartier de ville ?
Il n’en reste pas moins vrai que Claire Maugeais a souhaité demeurer discrète. A partir de ses travaux habituels, elle promet des montages qui favorisent l’imbrication entre des éléments mis en jeu. Elle ne cherche même pas à imposer un point de vue unique sur son œuvre ou sur le quartier. Grâce au mouvement du corps du passant-spectateur, elle promet plutôt un glissement le long de la façade et une œuvre éphémère qui n’impose aucune saisie optique émotionnelle.